[image] Body business: la guerre des expos de corps plastinés
crédits photo Kathy De koning
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En 2007, Gunther von Hagens présentait «Le Monde du Corps 2» au Centre des Sciences de Montréal. Aujourd’hui, son plus grand concurrent, Premier Exhibitions, inaugurera «Bodies…, L’exposition» au Centre Eaton. Derrière ces expositions, qui se disent avant tout éducatives, se cache en fait un marché très lucratif.

Body Worlds, Bodies… The Exhibition, Our Body/À corps ouvert, The Amazing Human Body Exhibition, Body Exploration,… Le public les confond souvent et ignore même parfois qu’il s’agit de plusieurs entreprises qui se sont lancées dans une concurrence féroce sur le marché des expositions de corps plastinés. Deux concurrents se partagent toutefois les plus grosses parts de marché.

Portrait de deux commerçants de corps plastinés

C’est en 1995 que l’inventeur de la plastination, Gunther von Hagens, lance sa première exposition de corps humains au Japon pour «démocratiser l’anatomie». Le chercheur allemand donne à son travail une vocation éducative bien qu’aujourd’hui, une dimension plus artistique semble avoir pris le dessus comme en témoignent les postures sexuelles de certains corps à l’occasion d’expositions thématiques.

«Dans ce genre d’expositions, on cherche par une certaine organisation de la matière, dans ce cas-ci des corps, à contraindre le spectateur à des réactions qui participent à l’expérience esthétique», raconte Olivier Mathieu, chargé de cours en philosophie de l’art à l’Université de Montréal.

Régis Olry, spécialiste en plastination et professeur au département de chimie-biologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, a travaillé pendant un an avec Gunther von Hagens en Allemagne. Pour ce chercheur, la plastination a un but pédagogique au sens large. «L’objectif principal est d’apporter une culture générale aux non-spécialistes. D’où l’intérêt d’expositions comme Body Worlds [Le Monde du Corps]», explique Régis Olry. Quant au caractère érotique de certaines expositions, M. Olry dit ne pas y voir d’intérêt. «Je ne suis pas convaincu que ce soit pertinent. Maintenant, si on décide de privilégier la dimension artistique du corps, pourquoi pas.»

En 2005 arrive sur le marché le principal concurrent de Gunther von Hagens: Premier Exhibitions. L’ entreprise, basée à Atlanta, ouvre sa première exposition de spécimens plastinés à Tampa, en Floride. Le Dr von Hagens accuse l’entreprise de plagiat mais rien n’y fait, les expositions de Premier Exhibitions fleurissent un peu partout dans le monde.

«Quelqu’un s’est emparé d’une idée profitable pour en refaire une sorte de second exemplaire. Dans la mesure où le projet ne change pas essentiellement, on ne comprend pas comment l’ambition ne serait pas effectivement pécuniaire», constate Olivier Mathieu.

Des chiffres éloquents

Londres, Bruxelles, Copenhague, Athènes, Philadelphie, Singapour, Vancouver, New York, Seattle,… Les expositions des deux concurrents, qui en sont déjà à la deuxième version pour Premier Exhibitions et à la quatrième version pour von Hagens, ont déjà été tenues dans plusieurs dizaines de villes à travers le monde. À ce jour, 28 millions de personnes ont visité les expositions du Dr von Hagens et 15 millions ont vu celles de Premier Exhibitions.

Pour remplir leurs évènements, qui exposent une vingtaine de corps complets et environ 200 organes ou parties de corps, les deux exposants se fournissent à plusieurs endroits. Dr von Hagens possède plusieurs centres privés de plastination. Deux sont situés en Allemagne, à Heidelberg et à Guben, et le troisième, qui emploie 250 travailleurs, se trouve en Chine, dans la ville de Dalian.

Premier Exhibitions, quant à elle, loue le matériel qu’elle expose. Selon l’entreprise, les corps et organes plastinés lui sont fournis par une compagnie privée chinoise basée à Dalian, sous la supervision du Dr Hongjin Sui. Il s’avère que ce dernier est un ancien administrateur de l’usine chinoise de von Hagens. Lorsque d’autres organisateurs avaient commencé à ouvrir leurs propres expositions de corps plastinés, Gunther von Hagens avait accusé son collaborateur, le Dr Sui, d’avoir lancé en parallèle un commerce de corps plastinés pour ses adversaires. De nombreux organisateurs semblent ainsi avoir flairé le potentiel commercial de ce genre d’expositions éducatives.

Il est vrai que les expositions de corps plastinés sont très lucratives. À titre d’exemple, les organisateurs de l’exposition Body Worlds tenue à Milwaukee au printemps 2008 avaient tablé sur un revenu de 1 million de dollars pour 220 000 visiteurs. Au final, le musée de Milwaukee avait attiré plus de 300 000 personnes en l’espace de quatre mois et demi.

Régis Olry reconnaît que les expositions de Gunther von Hagens rapportent beaucoup d’argent mais il souligne qu’elles coûtent énormément en production :

«Les entrées sont colossales mais les sorties aussi. Un corps plastiné représente environ un an de travail pour un professionnel. Ce qui représente au moins 200 000 $ pour un corps entier», fait remarquer le professeur, avant de nuancer: «Le coût dépend de qui les fait, d’où ils sont faits et de la qualité que l’on veut exposer».

Art, éducation ou gros sous?

Que penser de la mise en scène des corps exposés? «La question est de savoir si ces entreprises se servent de l’expérience esthétique afin de faire avancer leur vocation éducative ou afin d’encaisser un peu plus d’argent», répond Olivier Mathieu.

En tout cas, Régis Olry ne voit pas de problème à ce que certains tirent profit du commerce de la plastination.

«Aussi longtemps que les choses sont faites dans le respect des lois et de l’éthique, ça ne me choque pas que ces gens fassent de l’argent avec la mort. Ils sont loin d’être les seuls, les compagnies funéraires et les médecins légistes le font aussi.»

La prolifération des expositions de corps humains et des usines de plastination suppose une production croissante de spécimens plastinés. Dans un contexte de forte concurrence associée à des enjeux commerciaux importants, les questions d’éthique ressurgissent immanquablement.

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