Lorsqu’elle a voulu rendre compte d’une décision de la Commission des relations de travail (CRT) dans le cadre du lock-out au Journal de Montréal, la Première chaîne de Radio-Canada a diffusé trois nouvelles erronées en une période de 18 heures. La moitié du premier texte était carrément fausse et chaque rectification amenait une nouvelle erreur. Récit d’un cafouillage aux limites du burlesque à la rédaction de la SRC.
L’histoire est racontée par Julie-Miville Dechêne, ombudsman de la SRC, dans sa révision de la couverture journalistique suite à la décision du CRT au sujet des présumés briseurs de grève au Journal de Montréal. Le 8 juillet 2009, le tribunal a rejeté la majorité des plaintes déposées par le Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal. Seule l’utilisation d’un collaborateur externe, Guy Bourgeois, a été blâmée par la CRT.
Seulement, une série d’événements — dont un changement de quart de travail, un journaliste pressé par le temps et un manque de communication — ont amené la Première chaîne à diffuser trois textes différents comprenant chacun d’importantes erreurs.
Dans sa révision, Julie Miville-Dechêne conclut toutefois que l’incident relève d’une série d’événements fortuits, et non d’une solidarité des journalistes envers leurs collègues en lock-out ou d’une attaque envers Quebecor, un concurrent de l’institution.
Voici le compte-rendu de l’ombudsman. L’intégral de la révision est disponible ici.
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Julie Miville-Dechêne écrit:
Le 9 juillet 2009, le bulletin de nouvelles national de 18 heures à la Première Chaîne Radio débute par ce texte lu par l’animateur :
«La Commission des relations du travail conclut que le Journal de Montréal, propriété de Quebecor, a recours à des briseurs de grève pour accomplir les tâches des quelque 250 employés en lock-out depuis le 24 janvier. La Commission ordonne au journal de cesser d’utiliser des collaborateurs externes, ce qui contrevient au Code du travail. L’an dernier, l’organisme avait blâmé le Journal de Québec, qui appartient au même propriétaire, pour avoir illégalement utilisé des briseurs de grève pendant un lock-out. La Commission entendra bientôt une autre plainte du syndicat, qui soutient que Quebecor publie des textes et des photos fournis par une agence de presse bidon, créée en tout début de conflit.»
La moitié du texte est faux. La Commission des relations du travail a conclu que le Journal de Montréal avait embauché un seul briseur de grève. En ce qui concerne les cinq autres plaintes du syndicat, le commissaire Bussière a donné raison à l’employeur, en concluant qu’il n’avait pas les preuves nécessaires pour affirmer que l’agence QMI remplaçait des employés en lock-out. Vous pouvez consulter cette décision [ici].
Une succession d’erreurs a conduit à la mise en ondes de ce texte. Entre 17 h 30 et 17 h 45, le chef de pupitre reçoit d’un collègue une dépêche à propos, lui dit-on, de briseurs de grève au Journal de Montréal. Sans examiner la dépêche, le chef de pupitre la remet à un journaliste à la rédaction et lui demande un texte pour le bulletin de 18 heures. Pressé par le temps, le rédacteur ne remarque pas que sa seule source est en fait un communiqué du Syndicat des travailleurs de l’information au Journal de Montréal. Il comprend mal le communiqué, ajoute des informations carrément fausses, et ne cite pas sa source.
Peu de temps après le bulletin, un représentant de Quebecor téléphone à la salle radio pour dire que la nouvelle ne reflète pas la décision du tribunal, mais l’interprétation du syndicat. Ce porte-parole laisse ses coordonnées téléphoniques. Après vérification, le texte est retiré de la circulation. Autour de 18 h 30, la décision intégrale de la Commission des relations du travail et le communiqué de Quebecor sont transmis par courriel au cadre responsable des nouvelles radio, qui est en route vers son domicile. Il constate rapidement l’erreur de son personnel. Il téléphone au journaliste responsable des affectations pour s’assurer que le texte en cause ne sera plus diffusé.
À 19 h 26, ce gestionnaire transmet par courriel la décision intégrale de la Commission des relations du travail au journaliste à l’affectation, sans donner de directives sur la suite des choses. Malheureusement, l’employé a déjà quitté l’immeuble de Radio-Canada, son quart de travail étant terminé. Le chef de pupitre en poste dans la salle et ses deux rédacteurs n’ont donc pas en main la décision du tribunal administratif.
De toute façon, d’après ce que les artisans en poste m’ont dit, le consensus dans la salle des nouvelles radio était de ne plus toucher à la nouvelle et d’attendre le lendemain matin, à moins qu’une agence comme la Presse Canadienne décortique la décision de 16 pages. Le journaliste responsable des affectations craignait que la Radio fasse une autre erreur en ondes en tentant de corriger la première. Ce soir-là , la décision de la Commission n’était pas encore disponible sur le site Web de l’organisme. Il aurait donc fallu que le personnel journalistique en poste contacte une des deux parties, soit le syndicat, soit Quebecor, pour l’obtenir.
Le lendemain, on confie le dossier au reporter qui arrive à 6 heures du matin. Selon ce que m’a dit un chef de pupitre, le reporter a en main la décision de la Commission des relations du travail et le communiqué du syndicat. Le journal La Presse a également publié ce matin-là un article équilibré sur le sujet. Le reporter radio-canadien écrit un premier texte pour le bulletin de 7 h 30. Voici la transcription du texte lu en ondes:
«La Commission des relations du travail ordonne au Journal de Montréal de ne plus utiliser de collaborateurs externes ou spécialisés pour faire le travail des journalistes en lock-out depuis plus de six mois. Dans une décision rendue publique hier, la Commission refuse toutefois de se prononcer sur la plus importante plainte du syndicat, soit la mise en place par Quebecor de l’agence QMI, une dizaine de jours avant le début du conflit. Le syndicat affirme que ces changements avaient pour but de faire le travail des journalistes pendant le conflit de travail. Rappelons que la Commission avait blâmé l’an dernier le Journal de Québec pour avoir utilisé des briseurs de grève durant le conflit de travail qui a duré plus d’un an.»
Encore une fois, le texte est erroné. La Commission s’est bel et bien prononcée sur l’agence QMI, en rejetant la plainte du syndicat. On ne mentionne nulle part dans ce texte qu’un seul collaborateur du journal a été considéré comme un briseur de grève par le tribunal administratif, ce qui m’apparaît une information essentielle.
Un journaliste-cadre constate en écoutant la radio que le texte est inexact et le signale au chef de pupitre. Un autre texte est écrit et diffusé dans le bulletin régional de 11 h 7 :
« La Commission des relations du travail ordonne au Journal de Montréal de ne plus utiliser de collaborateurs externes ou spécialisés pour faire le travail des journalistes en lock-out depuis plus de six mois. Les collaborateurs ne peuvent donc pas effectuer d’entrevues. Le syndicat des employés avait aussi déposé une plainte sur la publication de textes et de photos en provenance de l’agence QMI, mise sur pied par Quebecor peu avant le conflit de travail. »
J’ai en main le texte et, malheureusement, la dernière phrase n’a pas été lue en ondes par manque de temps, car cette nouvelle concluait le bulletin. Voici la phrase manquante :
«La Commission a toutefois rejeté cette requête, concluant que la preuve ne permet pas de constater d’infractions.»
Cette phrase était essentielle à la compréhension de la nouvelle, et il manque toujours un autre élément central : la Commission a bel et bien conclu que le Journal de Montréal a utilisé un seul briseur de grève, soit un collaborateur externe. Le texte est trompeur car l’auditeur est porté à conclure qu’il y avait plusieurs collaborateurs externes, donc plusieurs briseurs de grève pour faire le travail des journalistes en lock-out.
À midi 10, un reportage exact et équilibré est mis en ondes. Il est rediffusé à 15 h 5. En voici la présentation :
«La Commission des relations du travail blâme le Journal de Montréal pour la publication d’entrevues réalisées par un chroniqueur spécialisé durant le lock-out qui dure depuis près de six mois. Dans une décision rendue publique hier, la Commission ordonne à la direction du quotidien d’arrêter cette pratique. Elle rejette toutefois les autres requêtes du syndicat des journalistes.»
Le choix de l’amorce, c’est-à -dire de la première phrase, relève de la liberté éditoriale, en autant que les informations rapportées sont exactes. Rappelons que le syndicat et Quebecor ont, par voie de communiqué, salué cette décision en l’interprétant chacun à leur avantage.
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Ce que je remarque, c’est que dans le milieu des médias, dès qu’une nouvelle concerne le concurrent, ça devient très délicat: le concurrent disséquera alors tous les propos écrits ou lu en ondes pour savoir s’il y a lieu de faire une plainte, pour rectifier les faits d’abord, mais surtout pour faire mal paraître le vis-à -vis. Outre les erreurs factuelles qui sont condamnables de part et d’autres (et pas juste quand ça concerne les médias), il y a parfois de l’acharnement sur un sujet X et malheureusement, quand ça arrive, je ne crois pas qu’il y ait de recours possible sauf prendre son trou et attendre que la tempête médiatique passe. Je pense notamment au Bye Bye de l’an dernier, qui a fait les choux gras de TVA et du Journal de Montréal pendant une bonne semaine, alimentant la controverse. Ç’en était ridicule tellement c’était grossier…
Faut toujours prendre la nouvelle avec un gros grain de sel quand le concurrent est concerné, tenir compte des liens entre chaque média et de l’intérêt derrière. Dans le même esprit, il ne faut jamais oublier que Quebecor est un empire et qui a des tentacules partout. Je me suis même demandée si Branchez-vous/Quebec89 avait un lien avec Péladeau, mais je n’ai rien trouvé qui me le laisse penser encore.